Ana Canosa Honegger

De nationalité hispano-suisse, Ana Canosa Honegger est née à Genève et vit à Neuchâtel. Après ses études d’architecture à l’Université de Genève, elle travaille comme cheffe de projets au SAUG, service de l’aménagement urbain et de la mobilité de la Ville de Genève. où elle créée notamment les Yeux de la Ville, une démarche d’aménagements éphémères pour réinventer l’espace public, puis travaille comme architecte-aménagiste au Service de l’aménagement du territoire pour le canton de Neuchâtel. Depuis 2018, elle mène en indépendante ses projets d’architecte plasticienne en parallèle à son travail de peintre.
Voici un article écrit par Françoise Jaunin paru récemment dans le numéro 238 de la revue Architecture Suisse :

ANA CANOSA HONEGGER RÉINVENTE POÉTIQUEMENT L’ESPACE PUBLIC
Sourire en coin, elle se présente en « exploratrice de l’infraordinaire » qui vient révéler la beauté cachée des fissures du quotidien ; réveiller la mémoire des sites ; raccommoder les non-lieux et les espace délaissés ; penser la ville — et la campagne — autrement, pour que ses habitants, ses usagers et ses visiteurs se la réapproprient, s’y rencontrent et y échangent. Voilà ce qui passionne Ana Canosa Honegger. Voilà ce à quoi elle s’emploie, en architecte-urbaniste et artiste plasticienne à la besace toujours débordante de projets « archistiques ». L’espace public, c’est son terrain de jeu, son domaine d’exploration, le biotope dans lequel elle fait germer et s’épanouir ses interventions et installations aussi inédites que conviviales. « L’aventure est au bout de la rue », aime-t-elle à dire. Pour autant — et c’est là, parfois, que le défi se complique — que les responsables politiques lui accordent leur feu vert vert !
Pas de recette pour cela. Pas de formule prête à l’emploi. Chaque cas est particulier, chaque site a son histoire, son âme et son fonctionnement spécifiques. C’est l’esprit du lieu qui donne le ton. Quitte — et elle adore ça — à aller creuser dans les profondeurs du passé pour comprendre comment le territoire s’est construit au fil des âges. Les axes de communication ont presque toujours été les premiers à le structurer: les voies d’eau d’abord, puis les routes et chemins qui ont peu à peu tricoté leur maillage, et enfin les murs et les maisons qui ont ancré les populations dans leur coin de terre. Chaque lieu s’est développé en fonction de sa morphologie, son climat, ses matériaux naturels et le génie propre de ses habitants. Les soubassements historiques, les héritages du passé, les forêts, les cultures vivrières, les marquages, la toponymie: tout intéresse notre exploratrice, tout nourrit son imaginaire. « Même ce qui a disparu laisse des traces, des permanences, des persistances intéressantes et fécondes » qu’elle réinvente à sa manière toujours sensible et poétique, volontiers expérimentale et le plus souvent discrète. Pas de grands gestes envahissants ou tapageurs, son registre est bien plutôt de l’ordre de l’infiltration. Tout en conjuguant le monumental avec l’intime et l’échelle d’un site ou d’une place avec la précision et la finesse du geste.

UN FIL D’OR ET DE CUIVRE ENTRE ART ET NATURE
Comme dans son Camina con arte déroulé à travers les vignobles et forêts de la commune des Milvignes (Auvernier, Bôle, Colombier) à la manière d’un jeu de piste immersif tracé à coup d’interventions subtiles dorées à la feuille de cuivre et d’or sur les murs et les blocs erratiques. Le moindre rayon de soleil allume et fait scintiller ces beautés secrètes qui tissent leur fil délicat entre art et nature, comme entre les promeneurs et le paysage. Réalisées avec la participation des habitants des villages, toutes générations confondues, ses linéaments, liserés et ponctuations aux reflets mordorés se nichent dans les interstices des murs, ourlent ou enguirlandent le bord des murets, esquissent des lignes d’écritures sans alphabet ou soulignent l’architecture d’une vieille porte de vigne pour nous emmener en balade, au rythme de la marche, tout en lenteur et rêverie contemplative.

Installation sonore, parc de Saint-François, Genève, dans le cadre des Yeux de la ville, 2003
L’artiste elle-même est une grande adepte de la marche en solitaire qui lui permet, dit-elle, de cheminer sur le sentier de la connaissance. Avide de découvrir d’autres manières de vivre, de bâtir et d’habiter l’espace, elle arpente inlassablement les rues et chemins au proche comme au loin pour ressentir l’âme des lieux qu’elle traverse. Et cela jusqu’en Asie lointaine, en Amérique du Sud ou au Soudan où, collaborant avec une mission archéologique, elle a développé des projets avec les bâtisseurs Nubas et les femmes de plusieurs ethnies. Ainsi, sur une place nue, elle a fait ériger un pavillon minimaliste et sculptural qui a bien pris son rôle de lieu de rencontre inédit puisque, mis à part le souk dont la vocation est avant tout commerciale, ce genre d’endroit n’existe pas dans leur pays, en particulier pour les femmes.

Dans le cadre des Yeux de la nuit, Pont de l’île, Genève, 2005
LES FANTÔMES DU PONT ROUGE
Si certaines de ses installations sont pérennes, d’autres sont conçues d’emblée pour une existence éphémère, tel l’habillage flamboyant dont elle a paré pour quelques semaines la passerelle de l’île à Genève. Traversé par un souple tunnel rouge semi-transparent, le pont sublimait le va-et-vient des silhouettes fantomatiques.
Impossible de tout raconter…, il y a eu les délicats Bocages de papier à Vandœuvres, les Murmures des murs à Genève — une installation visuelle et sonore qui diffusait des contes imaginés et dits par elle —, des illuminations de place pour Peseux, ses trois ponts bleus à Neuchâtel, ses projets en Andalousie et à Lisbonne… Un peu partout, elle s’emploie à faire apparaître ce que nous ne voyons plus autour de nous, à ralentir nos regards et réenchanter le quotidien ordinaire.

Peinture à la tempera et feuille d’argent, 55/45 cm, toile de lin tendue sur châssis bois, 2026
Et la peinture là-dedans ? « Artiste ou architecte, je ne fais pas de différence. D’un côté comme de l’autre, c’est une question d’espace à occuper, de mise en tensions, de pleins et de vides à faire dialoguer… ». Dans ses peintures intitulées Territoires ou Constellations, elle balise des territoires minuscules ou cosmiques d’un pointillage coloré et vibrant, un délicat marquage spatial. Avec ses lunes aux miroitements dorés ou argentés, elle sonde les mystères de la matière et des transparences. Et dans sa série figurative un peu plus atypique de visages peints sur des planches de bois qui renvoient à sa fascination pour les portraits du Fayoum et pour lesquels, toujours curieuse et avide de nouveaux apprentissages, elle a pris des cours chez un peintre d’icônes, elle tente de capter, à travers des physionomies d’aujourd’hui, la puissance du regard et de la transcendance.
